Dans chaque domaine d’activité et de pensée, la situation se présente différemment. En philosophie, la question du centre et de la périphérie représente un thème majeur, que ce soit implicitement ou explicitement, notamment depuis l’âge moderne. La pensée française du XVIIIe siècle, pour ne donner qu’un seul exemple, découvre la périphérie sous ses formes les
plus diverses et se trouve peuplée d’êtres qui viennent de la périphérie pour jeter sur le centre un regard « innocent », dépourvu des préjugés épistémologiques et culturels : les sauvages, les enfants, les sourds, les aveugles... Sous une autre forme, la notion de périphérie revient dans la pensée contemporaine : Walter Benjamin propose de réfléchir sur l’histoire et sur la politique du point de vue des « vaincus » ; Michel Foucault s’efforce d’écrire une archéologie des « espaces autres » — les hôpitaux, les asiles, voire les cimetières ; Jacques Rancière fait de la périphérie, incarnée par ceux qu’il désigne par le terme de « la part des sans-part », le ressort principal de sa conception de l’émancipation politique. Toutes ces perspectives, et bien d’autres, constituent un sujet passionnant pour la réflexion. En plus, notre rencontre représentera une bonne occasion pour réfléchir sur le travail philosophique d’Étienne Balibar, le président de l’Association Jan Hus qui fêtera, en 2022, son 80e anniversaire et pour qui la question du centre et de la périphérie constitue indéniablement un sujet majeur.
La géographie, l’histoire et la sociologie peuvent identifier des événements marginaux qui finissent par s’imposer comme dominants, la petite histoire l’emportant sur la grande. (Voir les thèses développées par le géographe Jean-François Gravier dans Paris ou le désert français, l’œuvre colossale de Fernand Braudel qui se construit autour de la notion d’« économie-monde » ou les diatribes lancées par l’École des Annales contre la traditionnelle histoire positiviste, considérée comme « sur-centrée »). Côté sociologique, rappelons la fameuse querelle entre le marxiste Immanuel Wallerstein et le philosophe Raymon Aron, concernant la notion de « semipériphérie » et sa pertinence politique.
La création artistique — là surtout où elle n’est pas freinée par la barrière linguistique ou culturelle — constitue une géographie spécifique que les études comparées se plaisent à explorer. Le champ littéraire et artistique de Pierre Bourdieu franchit finalement les espaces nationaux pour se prêter à une réflexion plus large. La récente publication Centres et périphéries de la littérature mondiale (dir. Amaury Dehoux, Saint-Denis : Connaissances et Savoirs, 2018) ranime les discussions autour de la République mondiale des Lettres de Pascale Casanova et des travaux de Franco Moretti, David Damrosch, Gisèle Sapiro, Jean-Marc Moura.
Les configurations du champ — littéraire ou autre — et les relations entre centres et périphéries obéissent à la dynamique historique : les processus d’autonomisation ou de dépériphérisation peuvent être aussi réversibles, la centralité peut migrer d’un lieu à un autre. La périphérie, notamment là où elle se trouve à l’intersection de plusieurs centres, peut devenir source de nouvelles esthétiques et influencer les anciens centres en y imposant les nouvelles valeurs.
Josef Fulka
Eva Voldřichová Beránková
Petr Kyloušek